1. INTRODUCTION
Actuellement, nous assistons à une montée des incertitudes. Avec , , , Robert Castel est l’un des premiers à avoir pris la mesure de ce trait caractéristique des sociétés contemporaines. En effet, après avoir analysé les métamorphoses de la question sociale (), synonyme d’effritement de la société salariale, il observe que l’incertitude () ne cesse de croître pour les individus qui bénéficient de moins en moins des protections sociales ayant offert jusqu’alors une certaine stabilité et donc prévisibilité aux travailleurs de la société industrielle (). En résultent des processus de décollectivisation et de réindividualisation qui fragilisent les individus (). Loin de constituer un phénomène provisoire, résultat d’une conjoncture synonyme de crise économique, elle est structurelle et durable, puisqu’elle traduit une transformation en profondeur des sociétés contemporaines.
Cette montée des incertitudes ne se limite nullement au monde du travail, tel qu’analysé par Robert Castel, mais s’étend à toutes les sphères d’activité, de la vie politique aux évolutions économiques en passant par le domaine culturel ; sans omettre le changement climatique () et les tensions géopolitiques. Plus encore, cette incertitude croît en intensité, comme en témoigne la succession d’événements imprévus qui se sont succédés au cours des dernières années à travers le monde et n’ayant guère été anticipés par la plupart des responsables politiques et des observateurs, à l’image de la crise financière de 2008 (; ), la crise migratoire de 2015 (), le Brexit (), la première élection de Donald Trump, la pandémie du Covid-19 ou la guerre en Ukraine. Au-delà de ces événements ayant eu des répercussions considérables sur les sociétés et les personnes qui les composent, force est de constater que cette diversification et cette intensification de l’incertitude, qui ne sont pas sans accroître les risques () et leur perception sociale (), se traduit par le fait que cette dernière devient un élément pérenne des sociétés contemporaines.
Malgré cela, l’incertitude occupe une place souvent limitée dans les principaux paradigmes sociologiques. « Raymond Boudon a insisté sur le peu d’espace à l’aléatoire concédé par une partie de la sociologie dans ses théories générales, et dans celles du changement social en particulier » (). Il formule cette idée avec clarté dans son ouvrage intitulé La place du désordre: « le hasard est généralement considéré par les sciences sociales comme un hôte indésirable » (). Or, cela varie fortement selon les paradigmes. En effet, alors que les approches holistiques () tendent à privilégier une vision plutôt déterministe de l’action sociale, laissant peu de place à l’autonomie des acteurs, et insistent volontiers sur l’existence de systèmes intégrés peu propices à l’incertitude et au changement, les conceptions plus individualistes () insistent sur la capacité de décision (; ) et d’action des acteurs () et adhèrent à des visions moins intégrées de la société, permettant la survenue d’événements imprévus.
En d’autres termes, à la question: quelle place occupe l’incertitude dans les principaux paradigmes sociologiques contemporains?, nous répondons que celle-ci est souvent limitée, bien qu’elle varie selon les différents courants de pensée, dans la mesure où les approches holistiques y sont moins sensibles que les courants individualistes, mais que, y compris dans ce dernier cas, l’incertitude tend à être cantonnée à la sphère individuelle, à l’interaction ou à l’organisation, et peine à être appréhendée comme un élément structurant des sociétés contemporaines. Pour vérifier cette hypothèse, nous procéderons à une analyse précise, à défaut d’être exhaustive, des divers paradigmes sociologiques, en allant de l’actionnalisme à l’ethnométhodologie en passant par l’individualisme méthodologique, l’analyse stratégique et l’interactionnisme symbolique, en nous efforçant de faire état de la place donnée à l’incertitude.
2. L’ACTIONNALISME
Bien que l’actionnalisme souligne le retour de l’acteur () et s’efforce de penser le changement social via le passage de la société industrielle à la société post-industrielle, il éprouve de sérieuses difficultés à intégrer l’incertitude dans son modèle d’analyse.
En s’inspirant du marxisme, de l’existentialisme et d’auteurs, tels que et , ce courant de pensée se présente comme un paradigme de l’action historique, dans la mesure où il définit la société par son historicité. Cette dernière articule un mode de connaissance, un processus d’accumulation, un modèle culturel et suppose l’existence d’un conflit de classes. En effet, l’actionnalisme caractérise et classifie les sociétés en fonction de leur capacité d’action sur elles-mêmes.
La société n’est pas ce qu’elle est, mais ce qu’elle se fait être : par la connaissance qui crée un état des rapports entre la société et son environnement; par l’accumulation qui retire une partie de la production disponible du circuit aboutissant à la consommation; par le modèle culturel qui saisit la créativité sous des formes qui dépendent de l’emprise pratique de la société sur son propre fonctionnement. [En ce sens,] elle crée l’ensemble de ses orientations sociales et culturelles par une action historique qui est, à la fois, travail et sens. ()
Ainsi, l’historicité est, d’abord, composée d’un mode de connaissance qui s’appuie sur l’aptitude symbolique des acteurs. En effet, la société est capable de créer un ensemble de représentations et de maintenir une certaine distance à l’égard d’elle-même. Dès lors, « une société agit sur elle-même, d’abord, parce qu’elle ne coïncide pas avec elle-même : elle a une capacité symbolique [et] une faculté de connaissance, c’est-à-dire d’organiser son rapport à son environnement en fonction de son identité » (). La connaissance, comme force de production, dans ses dimensions scientifiques et techniques, occupe la première place dans les relations entre les acteurs et leur environnement, bien qu’elle continue à dépendre du modèle culturel et des formes d’accumulation.
Ensuite, l’historicité est indissociable du processus d’accumulation. En effet, une partie du produit consommable est extraite puis investie dans les œuvres désignées par le modèle culturel.
Plus l’accumulation est importante et plus aussi elle transforme les conditions de production. Quand elle est faible, le surplus collecté est séparé de l’activité économique et est utilisé pour la réalisation de grands travaux. À l’inverse, une partie importante des ressources accumulées dans une société industrialisée est employée à transformer directement les conditions de travail et à produire du travail, ce qui est le rôle de la technologie. L’investissement modifie l’organisation du travail et, donc, sa productivité. ()
Cet excédent permet à la société de se surpasser, alors que le style d’accumulation définit un type de relations de classes.
L’historicité renvoie, tout autant, au modèle culturel qui donne du sens aux pratiques sociales et oriente l’action historique. C’est la représentation de la créativité et des relations de l’activité avec la société et de sa capacité à agir sur elle-même. Dans les sociétés jouissant d’une forte historicité, où « l’emprise de la production du travail sur la production des biens est forte, cette saisie de la créativité est pratique, [dans la mesure où] la science est reconnue comme la créativité, comme la force directe de transformation de l’état de nature » (). Dès l’instant où le modèle culturel est la dimension essentielle de l’historicité, il devient l’image même de la capacité d’action de la société sur elle-même, puisqu’il définit les relations sociales, le système d’action historique (SAH) et les objectifs qui dominent la société dans son ensemble.
L’historicité suppose, enfin, l’existence d’un conflit de classes opposées. La classe dirigeante gère le mode de connaissance et d’accumulation ainsi que le modèle culturel, en identifiant l’historicité à ses intérêts particuliers et en confondant le modèle culturel avec sa propre idéologie, de sorte que ce modèle et les orientations de l’action se trouvent logiquement au centre du conflit de classes.
Sur le plan de l’organisation sociale, la société est composée de plusieurs sous-systèmes, à savoir, le système d’action historique, le système institutionnel et l’organisation sociale; sachant que chaque sous-système jouit d’une certaine autonomie et que le système s’articule autour d’un conflit central opposant des acteurs antagonistes.
Ainsi, le SAH est le système d’influence de l’historicité sur les pratiques sociales, c’est-à-dire qu’il fait office de lien entre l’historicité et le fonctionnement de la société. Et, compte tenu des divergences existantes entre l’historicité et l’activité sociale, ce système se heurte à trois types de tensions: la tension entre l’ordre et le mouvement ou entre le dépassement du fonctionnement social et la préservation de l’organisation sociale; la divergence entre les orientations et les ressources, c’est-à-dire que les directions de l’historicité cristallisées dans le modèle culturel s’opposent aux ressources naturelles, techniques et psychologiques; et, l’opposition entre la culture et la société, qui correspond au passage d’un modèle culturel et de créativité à un mode de consommation, associé à l’ordre et aux moyens ().
À partir de ces oppositions, l’actionnalisme définit quatre éléments qui structurent le système historique : le modèle culturel qui se réfère à l’organisation, la mobilisation faisant allusion à l’organisation du travail, la hiérarchisation qui concerne la répartition, et les besoins qui affectent la consommation. Touraine distingue, simultanément, quatre types de sociétés qui constituent autant de configurations particulières d’un même système : la société programmée, la société industrielle, la société marchande et la société agraire ().
Quant au système institutionnel, en tant qu’intermédiaire entre le champ d’historicité et l’organisation sociale, il est dominé par le premier et orienté par le second. Ce système est « l’ensemble des mécanismes par lesquels le champ d’historicité est transformé en un ensemble de règles de la vie sociale qui prédéterminent, à leur tour, le fonctionnement des organisations » (), c’est-à-dire que les institutions sont des instruments de contrainte et de légitimation, mais aussi de discussion et de négociation. En tant qu’intermédiaire et processus, le système institutionnel est complexe, dans la mesure où il combine les binômes unité-pluralité, acteur-champ et politique-institution ().
Touraine définit les composants d’un système politique : la classe dominante, les problèmes sociétaux, les forces politiques et le gouvernement. En effet, ces problèmes ont pour origine les décalages entre les éléments du système d’action historique et l’organisation sociale, étant accentués par les relations de classes. « Les forces politiques sont l’expression de la distinction indispensable entre classes sociales et partis politiques » (). Quant au gouvernement, il traduit l’autonomie du système institutionnel qui délimite les frontières, gère l’organisation sociale, distribue les ressources, garantit l’autorité et fixe les normes.
Enfin, l’organisation sociale réunit les organisations qui constituent « des unités particulières formées pour la poursuite de buts spécifiques, dirigés par un pouvoir établissant des formes d’autorité et déterminant les statuts et les rôles des membres de l’organisation » (). Le pouvoir se définit comme l’organisation d’une domination de classe légitimée par le système politique, de sorte qu’il n’existe pas de pouvoir organisationnel « sans référence au système d’action historique et aux rapports de classes » (). Par conséquent, ce qui est en jeu ce sont les relations difficiles entre la technique et le social ainsi que les contradictions entre les pressions internes et externes.
Quant à la dynamique sociale, l’actionnalisme associe l’innovation à la réforme, la rupture à la transformation et l’ordre au mouvement, en tâchant d’éviter les fausses oppositions et les distinctions stériles.
Premièrement, Alain Touraine centre initialement son attention sur l’innovation en montrant que les changements qui se sont produits dans les entreprises industrielles durant les années 1950 l’ont été dans un contexte de forte innovation technique et de diffusion de l’idéologie du progrès dans l’ensemble de la société. Le sentiment qu’il était nécessaire de moderniser l’industrie, qui date de la fin du XIXe siècle, a été favorable à la mutation observée, ce qui explique que l’innovation ait été bien acceptée ().
Deuxièmement, l’actionnalisme considère que la dynamique sociale est essentiellement endogène, surtout dans des sociétés à forte historicité. En effet, « le changement social doit être conçu à partir des tensions et des décalages, en particulier de temporalité, qui existent entre le champ d’historicité, le système politico-institutionnel et l’organisation sociale » (). Mais, cela n’implique nullement qu’il existe une relation de causalité entre conflit et changement social, bien qu’ils maintiennent un lien étroit. Selon Touraine, il convient de distinguer les conflits sociaux des mouvements sociaux, car seuls les seconds aspirent à changer d’historicité. Par conséquent, le changement social résulte des conduites de rupture et de transformation interne, sachant que les deux sont intimement liées.
Troisièmement, pour l’actionnalisme, le changement social peut procéder d’une rupture avec l’ordre établit ou d’une métamorphose interne conduisant à un autre système d’action historique. Lorsque l’historicité est forte, le changement par le biais de l’innovation occupe une place centrale, alors que, lorsqu’elle est faible, la rupture devient centrale. Les principaux acteurs de la transformation sont les mouvements sociaux, conduisant à « l’innovation et à la modernisation, et leur lutte contre la modernisation génère l’action critique et la mutation » ().
Approfondissant sa réflexion, Touraine définit les mouvements sociaux comme « l’action conflictuelle d’agents de classes sociales luttant pour le contrôle du système d’action historique » (). Cela signifie que tout mouvement social se situe au niveau du SAH et qu’un contre-mouvement s’oppose à lui, la classe dirigeante en l’occurrence, chacun aspirant à contrôler les orientations générales dudit système. De même, tout mouvement social combine les principes d’identité, d’opposition et de totalité ().
Toutefois, l’actionnalisme peine à intégrer l’aléa dans sa théorie, dans la mesure où il passe de l’acteur au sujet en privilégiant une définition asociale de l’individu caractérisée par son effort pour devenir l’auteur de sa propre vie (; ). De même, si l’actionnalisme a le mérite de distinguer différents sous-systèmes, il insiste sur la centralité de la société, alors que les sous-systèmes la composant tendent à s’autonomiser de manière croissante. Enfin, son historicisme n’est pas exempt d’évolutionnisme lorsqu’il classe les sociétés en fonction de leur degré d’historicité, c’est-à-dire de leur capacité à se produire elles-mêmes et à ne pas recourir à des garants méta-sociaux. L’historicité apparaît alors comme le moteur de l’histoire qui explique le fonctionnement et le changement des sociétés.
3. L’INDIVIDUALISME METHODOLOGIQUE
L’individualisme méthodologique est, sans nul doute, le paradigme sociologique ayant fait la plus grande place à l’incertitude en s’efforçant de la penser et de la conceptualiser, bien que sa réflexion soit foncièrement individuelle, estimant que parler de situation d’incertitude ou de société d’incertitude n’a guère de sens ().
De fait, en partant d’une critique du déterminisme sociologique, dans sa version sociologisante, culturaliste et holistique, et en distinguant l’acte, le comportement et l’action, l’individualisme méthodologique définit l’action sociale comme la poursuite par les individus de fins rationnelles à partir de ressources disponibles et de contraintes présentes. Effectivement, cette approche s’oppose aux sociologies concédant une place excessive à la structure, au système et à la norme sociale. En réalité, elle ne renonce pas purement et simplement au déterminisme, mais adopte une posture critique à son égard, en s’efforçant d’établir de manière rationnelle les conditions de son application et, par conséquent, ses limites. Raymond Boudon fonde sa conception d’un déterminisme tempéré sur deux propositions complémentaires: d’une part, lorsque le sociologue utilise aveuglément le déterminisme, il offre une représentation trop élémentaire des relations entre l’individu et la société, et court le risque de tomber dans le sociologisme; et, d’autre part, l’analyse sociologique n’a pas vocation à ignorer les phénomènes indéterminés qui « ne sont pas moins dignes d’intérêt pour la connaissance que ceux qui sont rigoureusement déterminés » ().
La théorie de l’action sociale de ce paradigme peut se résumer de la façon suivante : les acteurs, individuels ou collectifs, s’engagent dans des situations plus ou moins contraignantes et poursuivent des fins, ce qui implique la manipulation de ressources se traduisant par des comportements significatifs. Boudon précise sa pensée à travers de trois propositions: 1) bien que le sociologue puisse étudier des faits globaux, des régularités statistiques ou mettre en exergue des relations générales, son analyse doit mettre en évidence des propriétés du système d’interactions; 2) l’atome logique est, par conséquent, l’acteur individuel, puisque le fait que l’action se déroule dans un contexte de contraintes ne signifie pas que nous puissions faire de son comportement la conséquence exclusive de ces contraintes, dans la mesure où ce ne sont que des éléments permettant de comprendre l’action individuelle; et, 3) le sociologue doit utiliser des modèles d’analyse de l’action individuelle plus complexes que ceux employés par les économistes ().
En poursuivant sa réflexion et en s’inspirant de Max Weber, l’individualisme méthodologique distingue l’action et le comportement. Selon le sociologue allemand, l’action est un comportement humain à chaque fois que les acteurs lui donnent un sens subjectif. Boudon enrichit cette définition à travers la notion d’intentionnalité, dans la mesure où il considère qu’aussi bien l’action que le comportement appartiennent aux actes et que les actions représentent une sous-catégorie des comportements : ce sont des comportements dotés d’intentions, c’est-à-dire de motivations ou auxquelles il est possible d’associer une structure de préférences. Les inclinaisons peuvent varier, bien qu’elles représentent le principe général que l’individu se donne à lui-même pour agir. L’homo economicus est guidé par des objectifs qu’il souhaite atteindre et par les représentations qu’il a des moyens susceptibles de le permettre ().
Cela le conduit à définir l’acteur comme un individu dépositaire de sens. En tant qu’individu, la personne doit prendre des décisions qui auront des conséquences sur lui-même et sur les autres auxquels il associe, de manière plus ou moins consciente, une intention ou une motivation. Par conséquent, le sociologue s’intéresse aux actions individuelles qu’il tâche de regrouper, en produisant une typologie des comportements intentionnels, à condition qu’il lui soit possible d’avoir la certitude que ceux qui les produisent, confrontés à une même situation, adopteront une attitude similaire. En outre, l’acteur est une entité collective s’il dispose d’un système de décisions collectives. En effet, « l’assimilation d’un groupe à un individu n’est légitime que lorsqu’un groupe est organisé et explicitement doté d’institutions permettant de prendre des décisions collectives » cité dans ).
En outre, Boudon affirme que la rationalité de l’acteur résulte d’une conviction personnelle profonde, de la référence à l’économie classique et de justifications méthodologiques. D’un côté, il réduit les phénomènes de projection. En les confrontant à des faits énigmatiques, de nombreux sociologues ont l’impression que les comportements individuels observés sont irrationnels. Ce sentiment illusoire résulte d’un manque d’informations par rapport au contexte en référence auquel le comportement fait sens. Rechercher les raisons incitant les individus à agir comme ils le font suppose de rappeler que la rationalité d’un comportement ne peut être jugée qu’en lien à la situation de l’acteur. D’un autre côté, il évite les explications tautologiques. Ainsi, lorsqu’il se désintéresse des causes, l’explication sociologique peut tomber dans la tautologie en présentant comme explicatives des propositions qui ne le sont pas.
Cette définition de la rationalité implique, par ailleurs, de séparer la rationalité objective de la rationalité subjective qui permet de comprendre l’intelligibilité des comportements intentionnels non réductibles à une relation d’adéquation entre moyens et fins (). À partir de cette différenciation, Boudon propose une typologie des rationalités de l’action en distinguant cinq types: la rationalité utilitaire se réfère à l’intérêt, la rationalité téléologique fait référence à la finalité, la rationalité axiologique correspond aux normes et aux valeurs, la rationalité traditionnelle s’applique à la coutume et à l’usage, et, enfin, la rationalité cognitive fait allusion aussi bien à la théorie qu’à la connaissance (). Généralement, les acteurs agissent conformément à ce qu’ils perçoivent comme étant leurs intérêts ou leurs préférences et s’efforcent d’optimiser leurs décisions en tenant compte de certaines contraintes contextuelles. Cependant, la perspective utilitariste de la rationalité de l’acteur ne représente qu’un type de rationalité parmi tant d’autres.
Par ailleurs, pour ce paradigme, la société apparaît comme un contexte d’action assimilable à un système d’interdépendance s’imposant aux acteurs et en fonction duquel ils élaborent leurs stratégies. Au-delà, le système est le résultat de l’agrégation d’actions individuelles qui produisent parfois des effets non-désirés.
En effet, selon l’individualisme méthodologique, l’action dépend de la capacité de l’individu à s’adapter aux situations dans lesquelles il se trouve. En ce sens, l’individu n’agit pas dans le vide, mais dans des contextes particuliers s’imposant à lui. Or, cela n’implique nullement que son comportement soit la conséquence exclusive de ces contraintes, puisque ces dernières ne sont que l’un des éléments permettant de rendre compte de l’action individuelle (). En simplifiant, Boudon distingue deux contextes d’action à partir desquels il est possible de comprendre la formation et le développement de l’action individuelle. Dans le premier cas, l’individu se comporte librement et indépendamment des autres, en agissant selon son libre-arbitre et sans tenir compte des conséquences, prévisibles ou non, de ses actions sur les autres (). Dans le second cas, la personne dispose d’une marge de manœuvre plus réduite, de sorte que son action suppose l’accord tacite d’autrui, c’est-à-dire l’existence d’un consensus préalable autour de certaines règles et sanctions. Le premier contexte d’action est un système d’interdépendance, alors que le second est un système fonctionnel.
Pour l’individualisme méthodologique, la relation entre les niveaux micro et macro-sociologiques est simple, dans la mesure où les phénomènes sociaux doivent être toujours expliqués, lorsque cela est possible, comme étant des effets d’agrégation, c’est-à-dire comme le résultat non-intentionnel de la juxtaposition d’actions individuelles (). Si le premier moment de l’analyse, correspondant à la phase compréhensive, consiste à trouver le sens des comportements individuels, la seconde étape, ayant trait à la phase explicative, consiste à rendre compte des phénomènes sociaux comme étant des conséquences prévisibles ou imprévisibles de comportements particuliers. C’est alors que le sociologue explique l’existence de faits collectifs énigmatiques, car, étant indépendants de l’intentionnalité qui caractérise les actions individuelles dont ils procèdent, il éclaire la nature profonde des phénomènes sociaux et, par ce biais, démontre l’utilité de ce point de vue.
De plus, ce courant de pensée distingue les effets d’agrégation simples et complexes, sachant que la simplicité ou la complexité dépendent de la diversité des acteurs considérés et de la manière selon laquelle les influences de ces comportements interfèrent les uns sur les autres. Les effets d’agrégation simples se réfèrent à des situations où l’effet d’agrégation est le produit d’un ensemble d’actions individuelles, considérées comme autant d’influences infinitésimales identiques, conçues de façon isolées et qui s’ajoutent les unes aux autres. Quant aux effets d’agrégation complexes, ce sont des conséquences d’intimations d’actions individuelles conçues de manière isolée les unes par rapport aux autres. Ils s’apparentent à des phénomènes résultant de la situation d’interaction dans laquelle se trouve une pluralité d’acteurs sociaux, c’est-à-dire de l’ajustement réciproque de comportements intentionnels dans un contexte particulier.
Enfin, pour l’individualisme méthodologique, le changement social résulte fondamentalement de l’agrégation des actions individuelles et de ses effets pervers. Parmi les conséquences non-désirées se trouvent les effets de neutralisation, dont la faible mobilité sociale. Au-delà, ce paradigme énonce les facteurs de changement, à savoir, les processus répétitifs, accumulatifs et transformateurs.
Ainsi, dans son ouvrage intitulé Effets pervers et ordre social, associe les effets de composition aux effets d’agrégation et aux effets pervers pour se référer aux conséquences non-désirées. En se focalisant sur les effets pervers, il analyse ceux ayant une valeur collective ou individuelle négative (). Au-delà, il considère que le changement social résulte des effets non-désirés des actions individuelles. Sans nier l’importance des conflits et des contradictions entre des intérêts de groupes de grande ampleur, ceux-ci lui paraissent secondaires face aux fluctuations résultant des effets d’agrégation qui sont, à la fois, involontaires et plus complexes. Il s’agit de jeux à somme nulle, parce que tous les acteurs sont perdants. Parmi les effets pervers se trouve l’effet de neutralisation, dont la mobilité sociale analysée par Boudon offre un parfait exemple.
Après avoir montré la relation explicative entre les effets d’agrégation et le changement social, l’individualisme méthodologique distingue trois processus: 1) les processus répétitifs, reproductifs ou bloqués, qui n’ont pas d’effets sur le système d’interactions, son environnement ou ses relations; 2) les processus accumulatifs, qui ne modifient pas leur environnement mais ont des effets sur le système d’interactions, les processus oscillatoires occupant une place importante parmi eux; et, 3) les processus de transformation caractérisés par des effets de rétroaction sur l’environnement provoquant une altération du système d’interactions (). En outre, Boudon estime que le changement social provient de facteurs endogènes et exogènes ou des deux à la fois, et les processus de changement s’inscrivent dans des situations très diverses, telles que les conflits entre groupes antagoniques, les innovations techniques, les états d’équilibres consécutifs à la structure du système d’interdépendance.
Nonobstant, ce paradigme présente de nombreuses lacunes et s’avère incapable de rendre compte des phénomènes d’incertitudes au niveau macro-sociologique.
En premier lieu, la critique du sociologisme conduit l’individualisme méthodologique à l’excès inverse, en affirmant l’omnipotence de l’individu, synonyme de contradiction logique entre les principes théoriques que postulent l’autonomie et l’indétermination des acteurs et les exemples développés qui concèdent une importance notable aux contraintes, aussi bien structurelles que situationnelles (). En ce sens, la problématique duale en termes d’individualisme et holisme, autonomie individuelle et déterminisme social, enferme sa sociologie dans la polarisation entre l’individu et la société ne permettant pas d’expliquer comment nous passons de l’un à l’autre. Les effets d’agrégation sont insuffisants pour comprendre la continuité entre l’acteur et le système, d’une part, dans la mesure où ils ne rendent compte que d’une partie infime de la réalité sociale, et, d’autre part, parce que le prolongement est tout aussi présent chez les individus perçus comme des cristallisations de la société.
En second lieu, l’individualisme méthodologique explique les phénomènes sociaux par l’agrégation des actions individuelles. Or, cela s’avère insuffisant dans le cas de l’action collective, car comment expliquer que de nombreuses décisions individuelles se croisent de façon à créer un mouvement social ? (). La réponse exige de tenir compte des contextes sociaux qui précèdent l’action, c’est-à-dire les relations sociales, les conflits et les représentations qui dépassent amplement les interactions entre individus. La constitution comme la continuité des groupes organisés, qu’il s’agisse de syndicats de travailleurs ou de groupes de pression entrepreneuriaux, et des phénomènes sociaux, préexistent à l’action individuelle et collective, dans la mesure où ils s’inscrivent dans une histoire longue (). Plus encore, ce courant de pensée se limite à l’analyse d’une partie réduite de la réalité sociale, à savoir les effets d’agrégation et les systèmes d’interdépendance.
En troisième lieu, comme le souligne , ce paradigme n’intègre pas la dimension historique et s’avère incapable de proposer une théorie de la transformation sociale.
4. L’ANALYSE STRATEGIQUE
L’analyse stratégique, appartenant à la même famille intellectuelle que l’individualisme méthodologique, concède également une certaine place à l’incertitude, bien qu’elle ait tendance à la circonscrire à la sphère organisationnelle. De son point de vue, les acteurs agissent en fonction d’une rationalité limitée, de leurs ressources et des situations présentes à la recherche du pouvoir. Pour atteindre de telles fins, ils élaborent des stratégies et utilisent des zones d’incertitude ; sachant que les individus se situent dans des systèmes d’action concrets qui s’apparentent à des systèmes d’interdépendance.
De fait, l’acteur, qu’il soit individuel ou collectif, utilise la liberté dont il dispose de manière relativement rationnelle, puisque, bien que ses possibilités de choix soient restreintes et les contraintes soient multiples, il adopte un comportement stratégique. Et, malgré le fait que ses objectifs et projets ne soient pas toujours clairs et cohérents, l’acteur tend à tirer profit des opportunités présentes et à augmenter ses marges de manœuvre. En ce sens, le concept de stratégie est indissociable de celui de pouvoir qui est un attribut de l’individu, étant synonyme de capital culturel, de position dans la production ou de fonction dans l’organisation. Pour , le pouvoir est relationnel, s’agissant d’une capacité d’influence sur une personne afin qu’elle réalise une action déterminée qu’elle n’aurait pas effectué autrement. Dès lors, le pouvoir est un échange et une négociation dont le résultat n’est pas déterminé à l’avance. Dans cette relation de force, chaque acteur a différentes possibilités de résister à la demande de l’autre selon sa position dans l’organisation.
Celui qui est en lien avec plusieurs réseaux d’influence et maîtrise diverses sources d’incertitude se trouve dans une position stratégique lui permettant d’exercer un certain pouvoir. En précisant son approche, Crozier distingue quatre sources de pouvoir correspondant à la maîtrise des zones d’incertitude: 1) la maîtrise d’une compétence particulière, c’est-à-dire le pouvoir d’expertise; 2) le contrôle de la communication et de l’information, puisque celui qui détient l’information et ainsi connaît parfaitement l’organisation, se trouve en position de force; 3) la maîtrise des règles générales de l’organisation, se traduisant par la possibilité de créer de nouvelles règles afin de canaliser la liberté des subordonnées, d’arbitrer les normes existantes et de pouvoir tolérer les infractions; et, 4) le contrôle des relations avec l’environnement ou pouvoir de médiation.
L’acteur se situe dans un système d’action concret (SAC) qui se définit comme « un ensemble humain structuré qui coordonne les actions de ses participants par des mécanismes de jeu relativement stables et qui maintient sa structure, c’est-à-dire la stabilité de ces jeux et les rapports entre ceux-ci, par des mécanismes de régulation qui constituent d’autres jeux » (). Ainsi, le SAC ne se réduit pas à une organisation formelle, puisque des systèmes d’action concrets ne correspondent pas à des entités formalisées dont les règles sont empiriques et où les acteurs ne sont pas conscients des mécanismes de jeu qu’ils respectent. Mais, toute action humaine se déroule dans le cadre d’un système d’action et toutes les relations sociales sont structurées. Il y a toujours des artefacts de jeu à travers lesquels les individus, consciemment ou inconsciemment, élaborent des stratégies.
Dans ce cadre, les acteurs disposent d’une rationalité limitée qui apparaît particulièrement lors des prises de décision. Comme l’a montré Simon, l’être humain « est incapable de suivre le modèle de la rationalité absolue (…), parce qu’il ne peut pas appréhender toutes les options possibles, d’une part, et parce qu’il raisonne séquentiellement et non de façon synoptique, d’autre part » (). En vérité, l’individu ne cherche pas le meilleur mais se contente de la première solution qui réponde aux critères de rationalité qui lui sont propres : en un mot, l’acteur aspire à la satisfaction. En ce sens, pour comprendre les décisions, il convient de définir les options qui s’offrent à lui et d’analyser les critères utilisés, consciemment ou inconsciemment, pour accepter ou refuser ces options.
Au niveau de l’organisation sociale, l’analyse stratégique s’intéresse particulièrement au phénomène bureaucratique à partir de monographies consacrées par à de grandes organisations publiques. Il met en exergue les caractéristiques principales du système bureaucratique français qui s’inscrit dans une culture nationale spécifique et se traduit par une certaine difficulté à intégrer le changement, ce qui oblige les organisations à évoluer au travers de crises. Ainsi, le système bureaucratique dispose de quatre caractéristiques essentielles.
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Le développement de règles impersonnelles qui régissent le fonctionnement de l’organisation, dans la mesure où elles définissent avec précision son fonctionnement et les relations interpersonnelles. Ces règles tendent à éliminer l’arbitraire, mais réduisent la liberté en limitant l’initiative individuelle ().
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La centralisation des décisions afin d’éliminer l’arbitraire ou les pressions trop personnelles, de sorte que le pouvoir d’exécution soit éloigné des lieux de décision, ce qui accroît la rigidité du système ().
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L’isolement de chaque catégorie hiérarchique. Comme la majorité des situations sont prévues et l’organe de décision se trouve éloigné, les différentes strates ne communiquent guère entre-elles. Cette incommunication a pour effet d’exercer une pression plus forte sur chaque individu du groupe et les conflits internes sont remplacés par des tensions entre des catégories très homogènes et soudées ().
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Le développement de rapports de pouvoirs parallèles et, avec eux, de phénomènes de dépendance et de conflit. Ainsi, les individus ou les groupes maîtrisant une zone permanente d’incertitude au sein du système d’action et de relation dans lequel le comportement de chacun peut être prévu, jouissent d’un certain pouvoir sur les acteurs dont la situation peut être concernée par ce doute ().
Le système bureaucratique est intimement lié à la culture de la société française. Il s’agit d’une manière de penser, de sentir, de percevoir et d’agir dominantes à l’école ainsi que dans l’administration, les entreprises, etc. Pour le paradigme stratégique, le modèle bureaucratique est peu adapté à un monde de plus en plus interdépendant, concurrentiel et changeant, où les organisations doivent s’adapter et entrer en relation, ce qui implique de modifier leur mode de fonctionnement et leur manière de penser, et ce, d’autant que la logique organisationnelle renforce constamment les tendances bureaucratiques.
Cela nous conduit à l’analyse du changement social, dans laquelle le paradigme stratégique insiste sur les effets de système. Ainsi, dans ses études macro-sociologiques, Crozier souligne le blocage de la société et met en lumière ses raisons, en particulier en ce qui concerne le modèle bureaucratique français et la culture sur laquelle il s’appuie.
De fait, dès le départ, Crozier et Friedberg refusent les théories du changement social prédominant dans la littérature sociologique. Ils écartent le modèle du réformateur autoritaire et du despote éclairé ainsi que les explications en termes de fonctions et de conflits. Ils aspirent à répondre à la question suivante : « à partir de quel degré et dans quelles conditions, des tensions qui, jusque-là, avaient pour conséquence de renforcer le système d’action existant, peuvent désormais provoquer son éclatement? » (). La réponse à cette question implique d’étudier les effets de système, qui sont « la conséquence inéluctable en même temps que la manifestation du caractère non-naturel, construit, des jeux et des modes de régulations, qui, en imposant limites et contraintes aux stratégies de pouvoir des participants et en restreignant leurs capacités de changement, fondent et maintiennent tout système d’action, et médiatisent de ce fait toute tentative de changement. (…) En d’autres termes, tout comme la décision, le changement est systémique, c’est-à-dire contingent au système d’action qui l’élabore et auquel il s’applique » ().
La contingence vient des zones d’incertitude présentes dans les jeux d’acteurs et des réactions des acteurs qui sont toujours imprévisibles. Dans cette optique, le changement obtenu est « le résultat d’un processus collectif à travers lequel sont mobilisées, voire créées, les ressources et les capacités des participants nécessaires pour la constitution de nouveaux jeux dont la mise en œuvre libre permettra au système de s’orienter ou de se réorienter comme un ensemble humain et non comme une machine » (). L’apprentissage collectif de nouveaux modèles relationnels, de nouveaux modes de raisonnement, de nouvelles capacités collectives de la part des acteurs, est essentiel. En ce sens, les conditions de la dynamique sociale sont la richesse et la surabondance relationnelles et institutionnelles, c’est-à-dire qu’une société riche en relations et en organisations acceptera plus facilement la rupture avec l’un de ses éléments intégrateurs par le biais de la décentralisation administrative et de toutes les formes d’autogestion qui accélèrent la réforme.
Simultanément, dans son ouvrage ayant pour titre La société bloquée, se penche sur la question de l’innovation dans les sociétés post-industrielles. Avec la généralisation des grandes organisations, l’innovation devient un phénomène collectif qui n’est possible que dans la mesure où sont garantis le maintien et l’extension de l’initiative individuelle ainsi que la cohésion et l’efficacité de l’organisation (). Il démontre que le modèle bureaucratique français, qui caractérise l’administration et imprègne, dans une grande mesure, l’ensemble de la société, ne réunit pas les conditions propices à l’innovation. D’une part, il s’agit d’un système extrêmement centralisé qui « place une distance ou un écran protecteur suffisant entre ceux qui ont le droit de prendre une décision et ceux qui seront affectés par cette décision » (). D’autre part, la stratification de l’administration ne favorise guère la communication entre les catégories, de sorte que ceux qui prennent les décisions connaissent mal leurs contextes d’application. Dès lors, « ils édictent des règles abstraites, nécessairement productrices d’exceptions, qui multiplient les zones d’incertitudes et font émerger autant de pouvoirs parallèles » (). Les modes de gestion modernes ne font qu’augmenter ces difficultés, dans la mesure où les administrations accroissent le volume de fausses communications qui les paralysent. En ce sens, le mouvement de Mai 68 est révélateur d’un blocage de cette société qui est basée sur la peur du face-à-face et la conception hiérarchisée de l’autorité.
Toutefois, malgré les efforts consentis par l’analyse stratégique pour intégrer les aléas dans son modèle théorique, force est de constater que leur portée est limitée.
Ainsi, en dépit de son ambition d’intégrer l’acteur et le système dans déduire le premier du second et vice-versa, ce paradigme continue à affirmer l’autonomie de l’acteur et sa rationalité instrumentale dont la finalité exclusive est la satisfaction. Cette rationalité est critiquée, car elle se fonde sur des notions aussi ambigües que la satisfaction et parce que, le plus souvent, les individus ne recherchent pas à maximiser leurs choix ni à attendre des fins concrètement identifiables, mais souhaitent être intégrés dans la société. De même, l’analyse stratégique peine à tenir suffisamment compte des normes, valeurs, représentations et idéologies.
Par ailleurs, le système d’action concret est, en réalité, un système d’interdépendance qui ne dit pas son nom. Cela signifie que le paradigme stratégique réduit l’organisation sociale à l’une de ses dimensions : le marché où se rencontrent une offre et une demande et dans lequel les acteurs élaborent des stratégies, en fonction de leurs ressources et des contraintes organisationnelles, pour atteindre des objectifs. Mais, il occulte le fait que l’organisation est simultanément un système de représentations, de relations de pouvoir et communautaire. À cela s’ajoute le fait que le système d’action concret est extérieur aux acteurs qui assurent pourtant son fonctionnement.
Enfin, en affirmant la permanence de la contingence que les acteurs utilisent pour exercer leur pouvoir sur autrui, le paradigme stratégique évacue toute réflexion sur le changement social. En premier lieu, le changement social n’est pas analysé comme étant le résultat de relations de domination qui sont susceptibles de déboucher sur des conflits. En second lieu, la dynamique sociale ne se réduit guère à des transformations limitées à un service ou à une usine, mais englobe des éléments structurels, comme la dérégulation du marché du travail ou la globalisation de l’économie. En troisième lieu, le changement ne provient pas toujours des dirigeants, puisque les exemples de transformations échappant au contrôle des entrepreneurs, des dirigeants et des gouvernants abondent. En quatrième lieu, la société change beaucoup plus que ce que prétend Crozier, aussi bien aux niveaux meso que macro-sociologique et les blocages ne sont pas imputables qu’à l’État.
5. L’INTERACTIONNISME SYMBOLIQUE
Pour sa part, l’interactionnisme symbolique s’intéresse de manière effective, bien que ce soit dans une moindre mesure, à la problématique de l’incertitude qu’il tend, néanmoins, à réduire à la sphère des interactions. De fait, pour ce paradigme, l’action sociale ne résulte pas fondamentalement de l’intériorisation de valeurs et de normes, mais avant tout des interactions dans lesquelles se trouvent insérés les acteurs et qui exigent une définition de la situation. Plus encore, les individus se réfèrent à des rôles sociaux dont les contenus sont l’objet de négociations et construisent une distance à leur égard, sans s’identifier complètement à eux ().
En effet, le concept de situation apparaît pour la première fois dans l’œuvre de qui le conçoivent comme la combinaison de deux éléments : les conditions extérieures selon lesquelles les perçoivent les acteurs et qui constituent des valeurs pour eux, d’une part, et les attitudes ou dispositions intérieures qui résultent d’expériences antérieures, d’autre part. Cela signifie que la situation n’est pas formée d’un ensemble d’éléments objectifs d’un milieu donné, mais que les seuls composants pertinents sont les acteurs. Comme le précise le théorème de Thomas, « si les [êtres humains] définissent leurs situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences » (). L’interactionnisme souligne le caractère émergent et négocié de toute situation.
Cette dernière est étroitement liée à l’interaction, dans la mesure où il s’agit d’une activité fondamentalement pratique et d’une collaboration entre acteurs qui aspirent à modifier la réalité. De même, les interactions sont des processus autonomes où se croisent des perceptions, des interprétations, des représentations et des adaptations mutuelles. Le modèle de l’interaction s’articule autour de trois piliers ().
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Pour pouvoir agir, il est nécessaire d’identifier une situation, c’est-à-dire reconnaître l’identité, les intentions et les motivations des auteurs. L’être humain est le seul organisme qui soit conscient du fait que lui-même et son comportement sont observés et interprétés, de sorte qu’il puisse s’efforcer de contrôler ses apparences afin d’influer sur la perception que les autres ont de lui. Cela signifie que chaque interaction contient de la communication et de la négociation des significations.
- 2.
L’adaptation mutuelle a pour finalité que l’action soit possible et efficace, tout en étant associée à un processus d’échange d’informations et accompagne toute séquence interactionnelle. Deux types d’opérations peuvent être distingués : les opérations cognitives dans lesquelles l’acteur tente de reconnaître et de définir la situation, et les opérations expressives à travers lesquelles l’individu prétend influencer les mouvements cognitifs des autres.
- 3.
Les opérations cognitives consistent, d’une part, en l’identification du sens des actes d’autrui, et, d’autre part, contiennent la perception et le contrôle de leurs propres possibilités d’agir dans une configuration déterminée. Les opérations expressives, de leur côté, influencent les deux dimensions, à savoir la présentation de soi sous un aspect favorable et l’imputation d’un rôle à autrui. En se présentant d’une certaine manière, l’acteur montre quel rôle il prétend attribuer à autrui, sans qu’il corresponde aux intentions initiales, et influencer finalement son comportement ().
L’analyse de l’interaction comme ensemble d’activités cognitives et expressives, sujet à négociation des identités et des rôles, conduit à une conception novatrice du rôle. Pour l’interactionnisme, dans la plupart des situations de la vie quotidienne, l’interaction se définit comme une adaptation réciproque des lignes de conduite associée à une construction et une reconstruction active de la réalité. En ce sens, les définitions normatives et culturelles des rôles sont vagues et contradictoires. L’exécution d’un rôle s’accompagne toujours de la prise en compte du rôle d’autrui et les deux phénomènes sont reliés à des processus actifs d’interprétation. Les acteurs présupposent que les autres jouent des rôles identifiables et raisonnables. Leurs indications et gestes sont utilisés pour déchiffrer les rôles effectivement joués. En général, les comportements sont regroupés dans des unités cohérentes qui permettent de donner du sens à l’action, d’anticiper les réactions d’autrui et d’adapter sa propre conduite. Chaque individu tâche d’identifier les intentions de la personne avec laquelle il entre en interaction, bien que les indications offertes puissent être difficiles à déchiffrer, contradictoires, voire fluctuantes. Le rôle finit par être une catégorie cognitive ainsi qu’un processus d’interprétation et d’imputation.
En outre, l’interactionnisme se représente l’organisation sociale comme un ordre interactionnel, car le fonctionnement de la société, de sa culture, de sa structure et de ses institutions n’est qu’un processus continue d’interactions. Au-delà, ce courant de pensée procède à une extension du champ de vision pour l’étude d’un objet délimité dont la définition commune ou officielle se trouve modifiée. Il construit, par conséquent, des concepts médiateurs permettant de comprendre de quelle manière certaines situations s’articulent avec des contextes structurels ().
Ainsi, la conception qu’a ce paradigme de l’ordre social s’articule autour de trois idées majeures. D’une part, l’ordre social n’est ni stable ni fixe, parce qu’aussi bien l’indétermination que le changement sont constants. D’autre part, aux concepts de système ou de structure, il préfère la notion d’interaction collective, puisque la société est le produit de ce que font les individus ensemble. Les entités massives mises en lumière par les recherches macro-sociologiques, sont des réalités vives et concrètes, continuellement fabriquées par le travail et la coopération multiforme des acteurs sociaux, ce qui ne se fait pas sans conflits. Enfin, les interactions sont symboliques et mettent en jeu diverses interprétations au sein de processus de communication, de sorte que l’objectivité de l’ordre social n’existe pas sans une subjectivité sociale : chaque individu ou groupe définit la situation, fait connaître aux autres la signification qu’il lui donne et participe à la définition du sens commun ().
En outre, propose le concept d’ordre négocié qu’il applique aux organisations professionnelles. Dans une recherche collective consacrée à deux hôpitaux psychiatriques, il présente ces entités comme des ordres négociés entre les diverses catégories professionnelles qui les composent, sans oublier les patients. L’argumentation est double. D’une part, Strauss analyse l’hôpital comme une réalité géographique, un lieu dans lequel se produit la confluence de destins collectifs, disposés en carrières professionnelles et en trajectoires individuelles, engagés dans le soin de divers patients. D’autre part, en constatant que les fonctions des hôpitaux sont multiples et les règles formelles trop générales pour permettre d’agir de façon non-ambigüe, il considère l’hôpital comme un espace de relations, producteur de règles informelles par le biais d’une négociation permanente. Ces règles sont efficientes si elles correspondent à l’univers cognitif de chacun et cette adaptation se produit grâce à la négociation dans le fil de l’action même. En ce sens, l’hôpital est moins une structure officielle qu’un ensemble de relations entre différents segments professionnels exerçant une activité, avec les patients et les familles. La dynamique de ces relations produit des ordres négociés, contingents et associés aux configurations d’acteurs et à l’organisation des tâches.
À la fin des années 1970 et durant la décennie suivante, Howard Becker et Alselm Strauss élaborent le concept de monde social. en fait l’axe principal de son exploration des « univers cognitifs et relationnels » des divers cercles d’artistes qu’il décrit et qui réunissent autour d’un même monde, des critiques, des passionnés et des institutions. Grâce à cette notion, Becker s’efforce de relier des langages, représentations et croyances à des réseaux de personnes et d’institutions légitimes, c’est-à-dire à des lieux, des objets et des personnes extérieures au groupe. Pour lui, les mondes sociaux sont des schémas conventionnels (systèmes de croyances partagées) ainsi que des réseaux de chaines de coopération (ensemble d’individus coordonnés) indispensables à l’action. Il distingue de façon inductive les quatre mondes de l’art : les professionnels intégrés, les franc-tireurs, les artistes populaires et les naïfs ().
Strauss, de son côté, décrit le monde social à partir de quatre dimensions : 1) un ensemble de routines, d’habitudes et d’évidences, c’est-à-dire un « univers de réponses réciproques »; 2) un espace ou une aire où il existe une forme d’organisation ; 3) une série de codes culturels permettant une communication efficace; et, 4) un potentiel de créativité, en ce sens qu’il contribue à inventer des solutions aux problèmes qu’ils rencontrent et aux conflits qu’ils affrontent. Simultanément, le monde social constitue un langage, un univers discursif, une manière de parler et de penser propre à un groupe interactif ainsi qu’un ensemble de faits, de lieux, d’objets et de technologies. En outre, Strauss précise qu’il convient de distinguer l’anatomie du monde social, composé d’activités, de technologies et d’organisations informelles, et sa physiologie, c’est-à-dire ses processus qu’il définit par le biais de quatre verbes : situer, diffuser, croiser et segmenter.
Enfin, l’interactionnisme symbolique ne propose pas à proprement parler une théorie générale du changement social, avec ses causes, acteurs et modalités, et se montre sceptique à l’égard des paradigmes prétendant énoncer des lois historiques. Il privilégie, au contraire, les modifications micro-sociologiques et élabore, pour ce faire, des concepts intermédiaires, tels que le changement identitaire, la biographie ou la trajectoire pour appréhender les altérations subjectives et intersubjectives ().
Ainsi, la dynamique sociale est examinée à travers le changement identitaire. analyse les mécanismes sociaux qui interviennent dans les transformations identitaires. Ce sont des processus mettant en jeu plusieurs niveaux de la totalité sociale : depuis la structure institutionnelle et la position du sujet dans cette structure jusqu’à l’interprétation subjective des acteurs, en passant par les interactions et les adaptations mutuelles entre individus. Les processus peuvent être institutionnalisés et font référence au passage d’un statut à un autre. De même, il existe des passages qui se produisent en dépit des anticipations normalisées et qui sont associés aussi bien à des échecs qu’à des risques. Bien qu’ils apparaissent comme étant individuels, ces accidents biographiques sont sociaux. Les périodes critiques qui obligent à reconnaître un changement personnel sont des objets privilégiés de l’analyse sociologique, parce qu’elles révèlent les mécanismes normaux de la construction identitaire ().
La dynamique est également analysée via le concept de biographie, étant associé depuis les débuts de l’École de Chicago à la notion d’histoire de vie. Trois sociologues illustrent particulièrement l’usage de documents autobiographiques : Thomas et Znaniecki dans Polish Peasant (), Shaw dans The Jack-Roller () et Sutherland dans The Professionnal Thief (). La biographie permet de suivre la transformation progressive des attitudes face à des événements qui les concernent et d’accéder à une expérience sociale vue de l’intérieur ainsi qu’à la définition de la situation par l’acteur. Les histoires de vie permettent d’étudier de façon détaillée l’interaction entre les processus mentaux et les relations sociales ().
Le problème est que l’interactionnisme ne propose pas une théorie globale de la réalité sociale intégrant la question de l’aléatoire, mais se limite à une analyse partielle et intermédiaire.
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Premièrement, l’acteur défini par ce paradigme n’a guère de contenu, dans la mesure où l’individu n’est pas considéré comme le résultat d’un processus de socialisation, fruit de l’éducation familiale et scolaire, d’expériences agréables ou douloureuses, de rencontres multiples et variées. L’acteur n’a pas de valeurs ni de principes susceptibles de structurer sa perception de la réalité, son expérience sociale ou son action. Il apparaît, au contraire, comme un être sans substance dont l’unique motivation est de donner une bonne image de lui-même.
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Deuxièmement, la théorie interactionniste de l’ordre social est l’objet d’une double critique. D’un côté, elle considère le système comme étant un niveau d’analyse non-pertinent, parce que trop global, et préfère centrer son attention sur l’étude de l’interaction intersubjective. Certains auteurs vont même jusqu’à mettre la société entre parenthèses, c’est-à-dire qu’ils reconnaissent son existence mais font comme si elle était absente. D’un autre côté, le système social se réduit aux interactions entre les individus et les groupes sociaux.
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Troisièmement, pour l’interactionnisme, le changement social est une altération micro-sociologique qui se produit dans l’interaction entre acteurs, l’identité individuelle et le domaine personnel. Cependant, il ne s’intéresse guère aux mutations comme la désyndicalisation des salariés, la précarisation des travailleurs ou la féminisation du monde politique. Pourtant, ces mutations modifient en profondeur la réalité sociale et influencent aussi bien les trajectoires individuelles, les crises personnelles que les interactions interindividuelles.
6. L’ETHNOMETHODOLOGIE
L’ethnométhodologie s’est assez peu penchée sur la contingence dans son analyse de la société, bien qu’elle se soit efforcée de radicaliser les fondements interactionnistes en effectuant une rupture fondamentale avec le fonctionnalisme et la définition classique de l’action sociale. En s’intéressant aux pratiques quotidiennes, elle met l’accent sur le langage courant auquel se réfèrent les acteurs et qu’ils actualisent dans des situations concrètes. En ce sens, l’action n’existe pas en dehors de sa réalisation et de sa représentation par les individus, ce qui suppose une certaine réflexivité de ceux-ci ().
Effectivement, ce paradigme conçoit « les activités pratiques, les circonstances pratiques et le raisonnement sociologique pratique comme des thèmes d’études empiriques. En consacrant aux activités courantes de la vie quotidienne la même attention que nous concédons habituellement aux événements extraordinaires, nous cherchons à les capter comme des phénomènes de plein droit » cité dans ). De fait, il prétend révéler les méthodes utilisées par les individus pour donner du sens et réaliser leurs actions quotidiennes, telles que communiquer, prendre des décisions et raisonner. Il considère le sens commun comme une composante essentielle de toute conduite socialement organisée.
En ce sens, l’ethnométhodologie propose un retour à l’expérience, ce qui implique de modifier les méthodes et les techniques de recueil et de construction théorique. Les pratiques quotidiennes se déforment lorsqu’elles sont examinées par le regard scientifique, celui-ci supposant à priori l’existence de normes et de valeurs stables partagées par les acteurs censés orienter leurs pratiques. Inversement, quand les personnes voient « des données, des faits [et] des choses, l’ethnométhodologie discerne un processus par le biais duquel les traits de l’apparente stabilité de l’organisation sociale sont continuellement créés » (). Selon Harold Garfinkel et Harvey , « les faits sociaux sont les réalisations des acteurs », c’est-à-dire que la réalité sociale est constamment créée par les personnes et ne leur préexiste pas, de sorte qu’ils s’intéressent moins aux règles qu’aux méthodes selon lesquelles les acteurs les réalisent. En effet, les activités pratiques des membres révèlent aussi bien les règles que les procédures, à savoir que l’observation minutieuse et l’analyse des processus à l’œuvre dans les actions permettent de mettre en exergue les mécanismes utilisés par les individus pour interpréter constamment la réalité sociale et pour inventer la vie par un bricolage permanent.
En ce sens, la vie sociale se constitue grâce au langage quotidien, puisque les acteurs communiquent, reçoivent des ordres, répondent à des questions, enseignent des connaissances, écrivent des lettres et participent à des réunions (). L’idée selon laquelle les expressions de langage sont indexicales se trouve à l’origine de l’ethnométhodologie, dans la mesure où ce sont des expressions qui extraient leur sens de leur contexte. L’indexicalité est constituée de toutes les déterminations liées à un mot ou à une situation. En d’autres termes, si un mot a un sens trans-situationnel, il jouit également d’une signification différente dans chaque configuration particulière. Cela montre le caractère incomplet des mots qui ne prennent leur sens complet que dans un contexte de production et dans la mesure où ils s’ajustent à une configuration d’échange linguistique. Concrètement, la signification d’un mot ou d’une expression provient de facteurs contextuels, tels que la biographie du locuteur, son intention immédiate, la relation unique qu’il a avec son interlocuteur ou les conversations passées. Pour , les caractéristiques des expressions indexicales doivent être étendues à l’ensemble du langage, lequel n’a guère de sens indépendamment de ses conditions d’usage et d’énonciation.
Étendue à la sociologie, l’indexicalité signifie que toutes les formes symboliques, comme les énoncés, les gestes, les règles ou les actions ont une part d’incomplétude qui ne disparaît que lorsqu’elles se produisent. Les situations sociales, qui constituent la vie quotidienne, ont une indexicalité interminable. Pour ce paradigme, les expressions indexicales sont constitutives de ce discours qui se construit grâce à son usage. Le langage quotidien est un sens commun que les acteurs n’ont aucune difficulté à comprendre, de sorte que l’intelligibilité des échanges dépende de son caractère indexical, et c’est la connaissance des conditions de son énoncé qui permet de leur attribuer un sens précis. Pour Garkinfel, loin d’être un obstacle, la nature indexicale du langage ordinaire est un objet d’étude. Il permet de comprendre de quelle façon les individus utilisent le langage ordinaire et donnent du sens, dans leur vie quotidienne, aux expressions indexicales. En outre, parler d’indexicalité implique de souligner le caractère local et le fait que les généralisations sont impossibles. Compte tenu de leurs conditions d’énonciation et d’existence, elles ne peuvent être analysées qu’en référence à leurs situations ().
En outre, l’ethnométhodologie souligne la réflexivité des personnes. Dans son étude sur la prison, révèle le code implicite et l’ordre moral auquel se réfèrent les détenus et les sanctions qui leur sont infligées. Ce code, constamment appliqué mais jamais formalisé, se réfère à la non-dénonciation ainsi qu’au fait de ne pas se plaindre lorsqu’un détenu est victime d’un vol, de ne pas avoir confiance en les éducateurs ou d’aider les prisonniers à obtenir ou à vendre de la drogue. Ces normes finissent par devenir des normes de conduite. Après avoir présenté ces règles informelles, Wieder met en exergue le caractère réflexif des détenus, puisque le langage constitue leur monde, au cours d’activités indexicales, tout en étant produit constamment par les détenus. Il est impossible de séparer le code de ce qui est codifié, c’est-à-dire que ce qui est interdit est constamment activé par les actions au moment où se produit la transgression de l’interdit. Logiquement, le code ne fait l’objet d’aucune conversation et de commentaires entre prisonniers, mais est tacite et structure la situation.
La réflexivité est inséparable de l’accountability. En effet, celle-ci est réflexive, puisqu’elle est constitutive des activités, et est rationnel, dans la mesure où elle est produite méthodiquement en situation et suppose que les activités intelligibles puissent être décrites et évaluées par le biais de la rationalité.
Enfin, l’ethnométhodologie parle de membre, en référence à la maîtrise du langage naturel.
Nous émettons l’idée que le citoyen, parce qu’il parle un langage naturel, est d’une certaine manière engagée dans la production et la présentation objective du savoir de sens commun, de ses affaires quotidiennes comme des phénomènes observables et racontables. (…) Les membres emploient des formules destinées à remédier au caractère indexical de ses expressions et, concrètement, cherchent à remplacer les expressions indexicales par des expressions objectives. ()
En effet, être membre suppose de faire partie d’un groupe ou d’une institution, ce qui requiert la maîtrise progressive du langage commun. Cette adhésion se base sur la particularité de chacun, la manière de se mouvoir dans le monde, d’exister dans les institutions sociales de la vie quotidienne. Une fois membres, ils n’éprouvent guère le besoin de s’interroger sur ce qu’ils font, parce qu’ils connaissent le caractère implicite de leurs conduites et acceptent les routines inscrites dans les pratiques sociales. Le membre n’est pas étranger à sa propre culture et, au contraire, les conduites et les questions d’un étranger lui paraissent étranges. En résumé, un membre est une personne dotée d’un ensemble de procédures, de méthodes, d’activités, de savoir-faire, de sorte qu’il soit capable d’inventer des dispositifs d’adaptation pour donner du sens au monde qui l’entoure ().
Par ailleurs, pour l’ethnométhodologie, la société est dépourvue d’objectivité. Ce n’est pas un objet de recherche sociologique et n’existe pas en dehors de la représentation des acteurs, de sorte qu’elle apparaisse comme l’une des images possibles de la réalité sociale. Lorsqu’elle est évoquée, la société est simplement identifiable à une situation ().
En effet, l’ethnométhodologie met l’ordre social entre parenthèses, car les ethnométhodes, ou méthodes ordinaires de réalisation par chaque personne pour donner du sens aux situations et aux actions menées dans ces situations, constituent l’unique objet légitime du sociologue. Il s’agit de décrire la manière dont les membres prennent des décisions, expliquent les événements, construisent un monde raisonnable et intelligible pour pouvoir y vivre et y réaliser des actions de la vie de tous les jours. Ni le contenu des normes et des règles utilisées, ni un ordre social quelconque n’intéressent les ethnométhodologues. Seule la forme des réalisations pratiques permettant d’être d’accord sur les conventions et les valeurs, les règles et les définitions, constitue un objet d’étude pertinent.
De même, pour ce paradigme, l’ordre social existe strictement à travers les représentations de ses membres. Plus encore, les aspects du langage et de l’interprétation sont les seuls à être considérés, de sorte que le sens commun se réduise aux processus d’interprétation permettant aux membres de voir leur communauté et d’appréhender l’ordre et la cohérence de son expérience. Les ethnométhodologues analysent les activités quotidiennes des personnes à toutes fins pratiques, c’est-à-dire descriptibles comme une organisation ordinaire d’activités quotidiennes. Ces activités donnent une vision stable de la réalité, surtout lorsque celle-ci est mise en péril ().
Enfin, ce courant de pensée propose un situationnisme intégral, puisque toute description est formulée dans un langage naturel qui est immédiatement indexical. La signification de certaines expressions dépend toujours du contexte dans lequel elles apparaissent et n’a aucune valeur en dehors. En ce sens, l’ethnométhodologie critique tous les courants sociologiques faisant état des régularités de l’ordre social.
Pour ce paradigme, le changement est inhérent à la réalité. Il souligne la fragilité de l’ordre social et distingue les multiples processus qui le traversent, c’est-à-dire que la société apparaît comme une construction permanente de ses membres qui ne cessent de l’interpréter encore et toujours ().
Effectivement, il insiste sur les processus et la fragilité de cet ordre, en s’intéressant tout particulièrement à la science en train de se faire. Il révèle également la multiplicité des processus, notamment éducatifs, en considérant que l’étude des conditions concrètes dans lesquelles les processus éducatifs se développent est nécessaire pour comprendre la vie future des étudiants. Il estime, tout autant, que la réalité est une construction permanente. Aaron Cicourel montre, ainsi, que la délinquance juvénile est l’objet d’une construction sociale constante ().
Or, force est de constater que l’ethnométhodologie est une réaction extrême à la sociologie moderne, ce qui la conduit à certaines exagérations et à un manque de nuances évident, notamment au moment d’appréhender la question de l’incertitude. Cela débouche sur un actionnalisme radical, qui refuse toute détermination de l’action ; un système purement virtuel, sans réalité objective; et, une société en changement permanent, sans stabilité possible.
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D’une part, ce courant produit une théorie non-déterministe de l’action sociale, dans laquelle n’est social que ce qui implique de rendre compte à autrui, sans que cette activité n’exige l’existence d’un ordre social objectif. Dans cette optique, le labeur du sociologue se réduit à relater la façon dont les acteurs rendent compte de la réalité.
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D’autre part, dans le meilleur des cas, il met le système entre parenthèses, et, dans la pire des configurations, il le considère comme une représentation possible, parmi tant d’autres, de l’ordre social. Ce dernier n’existe que par le biais de la réalisation de l’action, sans que la réalité objective de l’ordre social soit nécessaire. Cet ordre est une manière de rendre compte de l’action, de la décrire et de l’expliquer.
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Enfin, l’ethnométhodologie affirme la fragilité et la détérioration de l’ordre social, de sorte que le changement soit constitutif de la réalité. D’une certaine façon, les acteurs passent leur temps à interpréter, à rendre compte et à expliquer la réalité sociale, ce qui fait disparaître les régularités et les permanences. Cette métamorphose intégrale s’accompagne de l’absence de toute théorie du changement social avec ses facteurs, acteurs, conséquences et significations. Ainsi, ce paradigme ne s’intéresse pas aux mutations qui structurent les situations influençant le sens des mots en particulier et le langage en général.
7. CONCLUSION
Tout au long de cet article, nous nous sommes penchés sur la place concédée par les principaux paradigmes sociologiques à l’incertitude (), dans un contexte d’intensification et de diversification de cette dernière. Nous avons formulé l’hypothèse selon laquelle celle-ci est souvent limitée, bien qu’elle varie selon les différents courants de pensée, dans la mesure où les approches holistiques y sont moins sensibles que les courants individualistes, mais que, y compris dans ce dernier cas, l’incertitude tend à être cantonnée à la sphère individuelle, à l’interaction ou à l’organisation, et peine à être appréhendée comme un élément structurant des sociétés contemporaines. Pour vérifier cette hypothèse, nous avons procédé à une analyse précise, à défaut d’être exhaustive, des divers paradigmes sociologiques, en allant de l’actionnalisme à l’ethnométhodologie en passant par l’individualisme méthodologique, l’analyse stratégique et l’interactionnisme symbolique, en nous efforçant de faire état de la place donnée à l’incertitude.
Pourtant, le fait est que nous sommes entrés dans une société de l’incertitude où celle-ci ne cesse de s’étendre, au point de se traduire par un accroissement des risques () et une exacerbation de leur perception (), ce qui provoque, à son tour, une insécurité et un sentiment d’insécurité croissants, tout d’abord dans le domaine social (; ), qui sont exacerbés par l’irruption puis la rapide diffusion des nouvelles technologies de l’information et de la communication et des réseaux sociaux , ; ). Cela entraîne une incapacité croissante à prévoir les événements futurs et des difficultés majeures à se projeter dans l’avenir, ce qui n’est pas sans incidences sur l’essor de phénomènes contemporains, tels que le présentisme (; ), le conspirationnisme (; ), le populisme (; ) et le fondamentalisme (; ).
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Notes
[1] John Maynard Keynes définit l’incertitude comme « un état des acteurs dans lequel il est impossible d’attribuer des probabilités raisonnables et précises aux résultats attendus de leur choix » ( dans ). En ce sens, l’incertitude apparaît comme « inhérente à la vie économique, comme une règle du jeu. Si les règles sont connues, nous sommes en mesure de calculer les résultats possibles et les risques qui en découlent. Si les règles ne sont pas connues, nous sommes dans une situation d’incertitude. Par conséquent, une situation incertaine est une situation dans laquelle il n’est pas possible de calculer les probabilités associées aux risques » (). Dès lors, « les risques, contrairement à l’incertitude, sont calculables et contrôlables » ().


